La grande histoire du Figuier de Barbarie

Épisode 6 — Rien ne se perd dans le figuier de Barbarie

Des utilisations surprenantes...

Dans l’épisode précédent, notre voyageur mexicain avait changé de statut.

Au Maroc, il n’était plus seulement cette plante étrange arrivée d’Amérique, ni même ce cactus capable de survivre là où l’eau se fait rare. Ses fruits nourrissaient les hommes. Ses raquettes pouvaient aider à maintenir les troupeaux en vie pendant les périodes de sécheresse. Et parfois même, gorgées d’eau, elles venaient au secours de jeunes arbres confrontés à des sols trop secs.

Le figuier de Barbarie était devenu une ressource. Mais les hommes vont bientôt découvrir quelque chose de plus étonnant encore.

Dans cette plante, presque rien ne semble vouloir finir à la poubelle.

D’abord, le fruit

Épisode 6 — photo 1
Le fruit, sa chair et ses graines.

C’est évidemment par lui que tout commence. La figue de Barbarie se mange fraîche depuis des siècles. Sa chair est douce, sucrée, désaltérante. Mais elle possède un défaut : elle est fragile. Nous l’avons vu dans l’épisode précédent. Une fois récoltée, elle se conserve difficilement et peut rapidement s’abîmer. Alors les hommes vont faire ce qu’ils ont toujours fait lorsque la nature leur donne beaucoup pendant une courte période :

Transformer pour conserver

Le fruit devient jus, nectar, purée, concentré, sirop, confiture, gelée, marmelade, sorbet ou glace. Il peut aussi entrer dans des pâtisseries et des confiseries, ou encore être fermenté pour produire du vinaigre.

Épisode 6 — photo 2
Le fruit peut être transformé en jus et en nombreuses préparations.

Et même sa couleur peut devenir une ressource. Les figues rouges ou violettes contiennent des pigments naturels appelés bétalaïnes, responsables de leurs couleurs parfois spectaculaires. Ces pigments intéressent notamment l’industrie alimentaire comme source potentielle de colorants naturels. Autrement dit, le fruit ne donne plus seulement sa chair. Il donne son goût, son sucre, sa texture… et même sa couleur.

Puis la raquette

Elle aussi, nous la connaissons déjà. Nous l’avons vue tomber au sol et donner naissance à une nouvelle plante. Stocker l’eau. Nourrir le bétail lorsque les pâturages disparaissent. Et même venir en aide à de jeunes arbres. Mais au Mexique, on sait depuis très longtemps qu’une jeune raquette peut également finir… dans une assiette. On l’appelle alors nopalito. Les jeunes cladodes, débarrassés de leurs épines, sont consommés frais en salade ou cuisinés. Ils peuvent également être conservés, mis en bocaux ou séchés.

Épisode 6 — photo 3
Les jeunes raquettes de nopal se dégustent aussi grillées.

Une fois déshydratées et broyées, les raquettes peuvent encore devenir une poudre, utilisée notamment comme ingrédient ou commercialisée sous forme de complément alimentaire. Mais leur partie la plus étonnante est peut-être invisible au premier regard. Coupez une raquette. Une matière visqueuse apparaît presque immédiatement. C’est le mucilage.

Cette substance permet notamment au cactus de conserver une partie de son eau. Elle possède une forte capacité de rétention et peut former des gels ou des films. Et cela intéresse beaucoup de monde. L’industrie alimentaire étudie le mucilage comme épaississant, stabilisant ou agent de texture. Des chercheurs ont également développé des films et des enrobages comestibles à base de mucilage de cactus capables de recouvrir certains fruits et légumes et de contribuer à ralentir leur déshydratation ou leur dégradation.

La même raquette peut donc nourrir un animal. Nourrir un homme. Stocker de l’eau. Épaissir un aliment. Et contribuer à en conserver un autre.

Et nous ne sommes encore qu’au début.

Même la fleur

Au printemps, le figuier de Barbarie se couvre de fleurs jaunes, orangées ou parfois rougeâtres.

Elles ne durent que quelques jours. Puis vient le fruit. On pourrait croire leur rôle terminé.

Pourtant, elles aussi peuvent être récoltées et séchées.

Épisode 6 — photo 4
La fleur du figuier de Barbarie, elle aussi valorisée.

Dans plusieurs régions, notamment en Afrique du Nord, les fleurs séchées sont traditionnellement utilisées en infusion. Elles intéressent également la recherche pour les molécules qu’elles contiennent, notamment certains flavonoïdes et composés phénoliques. Trempées dans une huile végétale comme l’huile d’olive, elles participent à la constitution d’un macérat. Même cette partie éphémère de la plante peut donc devenir un produit récolté, séché, conditionné et valorisé. À ce stade, presque tout ce qui pousse sur le cactus semble déjà pouvoir servir. Mais il reste encore ce que l’on avait l’habitude de jeter.

Quand le déchet devient une matière première

Prenez une figue de Barbarie. Retirez sa peau. Mangez sa pulpe. Que reste-t-il ? Une peau épaisse. Et une quantité impressionnante de petites graines dures. Pendant longtemps, l’histoire aurait pu s’arrêter là. La partie noble était consommée ou transformée. Le reste devenait un déchet. Mais lorsque l’on transforme des tonnes de fruits, ces déchets deviennent eux-mêmes des tonnes de matière. Alors une question finit par apparaître :

Et si nous jetions précisément ce que nous devrions apprendre à utiliser ?

Épisode 6 — photo 5
Les résidus de transformation constituent une matière première.

Les peaux contiennent notamment des fibres, du mucilage et, selon les variétés, des pigments.

Les résidus peuvent être séchés. Broyés. Extraits. Transformés. Ce qui quittait autrefois l’atelier par la porte des déchets peut désormais revenir par celle des matières premières. Et au milieu de ces résidus se trouve quelque chose de particulièrement précieux.

Le trésor est dans la graine

Elle est minuscule. Dure. Et elle contient relativement peu d’huile. C’est précisément ce qui rend cette huile si particulière.

Épisode 6 — photo 6
Les graines, à l’origine d’une huile particulièrement rare.

Pour l’obtenir, il faut d’abord séparer les graines de la pulpe, les laver, les sécher, puis les presser.

Et le rendement est faible. Il faut près de 800 kg de fruits pour produire un litre d’huile de pépins de figue de Barbarie. Après pressage, même le résidu solide de la graine — le tourteau — peut encore être broyé et valorisé pour sa teneur en fibres, protéines et minéraux.

Mais c’est évidemment l’huile qui attire aujourd’hui le plus l’attention. Une huile très riche en acides gras insaturés, notamment en acide linoléique, et contenant également des tocophérols et des phytostérols. Une huile rare et précieuse, devenue l’une des huiles végétales les plus prestigieuses au monde et utilisée dans les soins cosmétiques anti-rides et anti-âge.

Épisode 6 — photo 7
L’huile de pépins de figue de Barbarie en cosmétique.

Mais l’intérêt du figuier de Barbarie dépasse largement la cosmétique.

Quand la pharmacie commence à regarder le cactus autrement

Depuis des siècles, différentes parties du figuier de Barbarie sont utilisées dans les médecines traditionnelles. Aujourd’hui, les chercheurs essaient de comprendre pourquoi. Et l’un des domaines les plus intéressants concerne la peau.

Aider la peau à se réparer

Les cladodes du figuier de Barbarie sont traditionnellement employés dans certaines régions pour favoriser la réparation de la peau. Les chercheurs ont étudié cette propriété sur différents extraits de la plante. Des travaux expérimentaux ont observé une accélération du processus de cicatrisation avec certains extraits de cladodes, notamment grâce à leurs polysaccharides.

Épisode 6 — photo 8
Le mucilage de raquette intéresse la recherche.

Et la surprise va encore plus loin. L’huile de pépins de figue de Barbarie elle-même a fait l’objet de recherches sur la cicatrisation. Dans des modèles expérimentaux de plaies cutanées, son application a été associée à une meilleure contraction de la plaie, une réépithélialisassion plus rapide et une meilleure organisation des tissus en cours de réparation.

D’autres travaux ont également observé une augmentation de marqueurs liés à la production de collagène. Voilà qui aide aussi à comprendre pourquoi cette huile a trouvé une place si particulière dans la cosmétique anti-rides et anti-âge. Elle est aujourd’hui utilisée dans des soins destinés aux peaux sèches, marquées ou matures, ainsi que dans des produits visant à améliorer l’apparence des vergetures.

Une vergeture n’est pas une plaie au sens classique du terme. Mais elle correspond bien à une modification profonde de la structure de la peau. Et c’est ici que réparation cutanée et lutte contre les signes de l’âge commencent à se rejoindre. Pour conserver un aspect souple et régulier, la peau doit maintenir la qualité de ses tissus et notamment de son collagène. Or ce sont précisément certains de ces mécanismes de réparation et de restructuration qui intéressent les chercheurs lorsqu’ils étudient l’huile de pépins de figue de Barbarie.

Cela permet de mieux comprendre pourquoi une huile étudiée pour la réparation de la peau peut également susciter autant d’intérêt dans les soins destinés aux rides, aux ridules, aux peaux marquées et aux vergetures.

Et dans notre système digestif ?

Le figuier de Barbarie réserve encore une autre surprise. Certaines préparations traditionnelles issues du cactus ont été utilisées pour les troubles digestifs. Certains usages cherchent notamment à ralentir un transit trop rapide, par exemple lors d’épisodes diarrhéiques. Dans le langage courant, on pourrait parler d’un effet « constipant ». Mais le sujet est plus subtil qu’il n’y paraît. Car les raquettes de nopal sont également riches en fibres et en mucilage. Selon la partie consommée, la préparation et la quantité, ces fibres peuvent participer à la régulation du transit intestinal.

Autrement dit, le cactus n’est pas simplement « constipant » ou « laxatif ». Il contient différentes substances susceptibles d’agir différemment sur le fonctionnement digestif.

Et l’intérêt pharmaceutique ne s’arrête pas là.

Des chercheurs étudient également ses composés pour leurs propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires, ainsi que leurs effets possibles sur la glycémie, les lipides sanguins, le cholestérol ou encore certaines atteintes gastriques. Certaines poudres de raquettes ou de graines sont d’ailleurs déjà commercialisées sous forme de gélules ou de compléments alimentaires. Mais une précision est indispensable.

Une plante contenant des molécules intéressantes n’est pas automatiquement un médicament. Entre l’usage traditionnel d’une plante et un médicament, il reste un long chemin. Identifier la substance active. Comprendre son mécanisme. Déterminer la dose. Vérifier son innocuité. Puis démontrer son efficacité chez l’homme. C’est précisément ce travail qui intéresse la recherche pharmaceutique.

Après avoir nourri l’homme… le figuier de Barbarie pourrait donc aussi fournir certaines des matières premières qui aideront un jour à le soigner. Et pourtant, nous n’avons toujours pas terminé.

Puis vient l’inattendu

Que pourrait-on bien encore en faire ?

Des matériaux.

Le mucilage du nopal est utilisé depuis longtemps dans certaines préparations traditionnelles à base de chaux et de terre. Mais aujourd’hui, chercheurs et industriels vont beaucoup plus loin. Les propriétés du mucilage et des fibres du cactus sont étudiées pour produire des films biodégradables et des biopolymères capables de remplacer une partie des matières plastiques conventionnelles. Certaines entreprises ont également développé des matériaux souples contenant des composants issus du cactus, destinés à la maroquinerie, à la mode ou à l’ameublement et présentés comme des alternatives partielles au cuir.

Épisode 6 — photo 9
Des matériaux souples élaborés à partir de composants du cactus.

Des recherches portent aussi sur son incorporation dans certains matériaux de construction. Et lorsqu’il ne reste plus que de la biomasse et des résidus ? Même eux peuvent encore servir. Ils peuvent notamment être utilisés comme matière organique dans des procédés de méthanisation, afin de produire du biogaz. Au Mexique, des installations ont déjà utilisé le nopal dans des biodigesteurs pour produire du biogaz et de l’énergie.

Épisode 6 — photo 10
La biomasse de nopal peut servir à produire du biogaz.

Le dernier résidu du cactus peut donc encore devenir de l’énergie.

Et aujourd’hui, le constat est presque vertigineux. Le fruit nourrit. La raquette hydrate, nourrit et protège. La fleur se valorise. La graine donne une huile précieuse. Le mucilage intéresse l’alimentaire, la pharmacie et les matériaux. Et même les résidus peuvent devenir une source d’énergie.

La plante que l’on croyait pauvre ressemble finalement à une véritable petite usine végétale. Une usine alimentée par le soleil, capable de produire de la matière avec très peu d’eau. Voilà peut-être le véritable secret du figuier de Barbarie :

Rien ne se perd.

Et lorsque presque tout peut être valorisé, une simple plante commence à devenir autre chose.

Une filière.

Des emplois.

Une économie.

C’est précisément ce que nous découvrirons dans le prochain épisode.

À suivre la semaine prochaine…

Épisode 7 — Quand le cactus devient une économie

Une filière. Des emplois. Une économie.

À la semaine prochaine…