Épisode 5 — Quand le cactus devient une ressource
Une plante continue de pousser là où l’eau manque.
Maroc, XVIIIᵉ siècle.
Le figuier de Barbarie vient de franchir une nouvelle frontière. Après avoir traversé l’Atlantique, conquis les jardins d’Europe, puis échappé peu à peu au contrôle de ceux qui l’avaient planté, le voici désormais installé de l’autre côté du détroit de Gibraltar.
Le paysage change. Ici, dans certaines régions du Maroc, l’eau est rare. Les étés sont longs. Les terres peuvent être sèches, pierreuses, difficiles à cultiver. Quand les pluies se font attendre, les pâturages s’appauvrissent et l’agriculture devient plus incertaine. Les ressources s’amenuisent dramatiquement. Et pourtant, au milieu de ces terres exigeantes, une plante continue de pousser.
Notre voyageur mexicain.
La FAO situe à 1770 la plus ancienne culture documentée du figuier de Barbarie dans la région Afrique du Nord–Proche-Orient. Au Maroc, il va progressivement trouver sa place dans des zones où sa capacité à supporter la sécheresse représente un avantage considérable.
Le figuier de Barbarie s’installe dans des terres marocaines sèches et exigeantes.
Mais quelque chose est en train de changer.
Jusqu’ici, dans notre histoire, on l’avait surtout regardé. On avait admiré son étrangeté dans les jardins européens. On l’avait utilisé pour former des haies. On avait parfois mangé ses fruits.
Au Maroc, dans ces territoires où chaque ressource compte, les hommes vont peu à peu apprendre à regarder cette plante autrement. Et, sans le savoir, ils vont retrouver une très vieille histoire. Car plusieurs siècles auparavant, de l’autre côté de l’Atlantique, les peuples du Mexique avaient déjà compris quelque chose d’essentiel.
Nous l’avons vu dans l’épisode 2 : chez les Nahuas et dans le monde aztèque, le nopal n’était pas simplement un cactus donnant des fruits. Ses figues étaient consommées. Ses jeunes raquettes également. Certaines parties de la plante entraient dans des préparations médicinales traditionnelles. Et même la cochenille vivant sur certains nopals était devenue une ressource précieuse.
Des siècles plus tard, à des milliers de kilomètres du Mexique, une logique comparable va s’imposer. Non pas parce que les habitants du Maroc reproduisent simplement les usages aztèques. Mais parce que l’environnement pose une question très simple :
Que peut-on tirer d’une plante qui continue de produire lorsque l’eau manque ?
La première réponse est évidente. Le fruit. Sous cette peau couverte de glochides se trouve une chair sucrée, riche en eau, que l’on peut consommer directement. Sur des terres difficiles, produire un fruit sans demander à la plante les mêmes quantités d’eau que beaucoup d’autres cultures représente déjà beaucoup.
Le fruit est la première ressource offerte par le cactus.
Mais le véritable intérêt du figuier de Barbarie apparaît lorsque l’on cesse de regarder seulement ses fruits. Il y a aussi les raquettes.
Ces grandes masses vertes que nous avons suivies depuis le début de notre histoire sont de véritables réserves d’eau. Leur structure permet au cactus de survivre durant de longues périodes sèches. Et lorsque l’herbe vient à manquer, cette réserve peut devenir précieuse pour les animaux. Les cladodes peuvent être coupés et utilisés comme fourrage, notamment pendant les périodes de sécheresse.
Le figuier de Barbarie ne nourrit donc plus seulement les hommes. Il peut aussi aider à nourrir leur bétail. Et dans une économie rurale, cela change beaucoup de choses. Car lorsqu’une sécheresse détruit une partie des pâturages, le problème n’est pas seulement de perdre une récolte. Il faut encore maintenir les troupeaux en vie. Trouver de quoi les nourrir. Trouver de l’eau. Attendre le retour des pluies.
Quand les pâturages manquent, les raquettes peuvent devenir un fourrage précieux.
Dans certaines régions sèches, des raquettes coupées sont déposées ou enterrées au pied de jeunes arbres. Gorgées d’eau, elles se dégradent lentement dans le sol et contribuent à maintenir l’humidité autour des racines. Là où chaque litre d’eau compte, le cactus devient ainsi une réserve végétale, capable de transmettre une partie de ce qu’il a lui-même appris à conserver.
Après les hommes et les animaux, le figuier de Barbarie vient aussi à la rescousse des autres plantes.
Après les hommes et les animaux, le figuier de Barbarie vient aussi à la rescousse des jeunes arbres.
Dans ce contexte, une plante capable de conserver une quantité importante d’eau dans ses tissus et de produire une biomasse utilisable prend une valeur nouvelle. Le figuier de Barbarie n’est plus simplement une plante résistante à la sécheresse. Il devient une réserve. Une réserve de nourriture. Une réserve de fourrage. Une réserve présente précisément lorsque beaucoup d’autres ressources viennent à manquer.
Bien plus tard, cette fonction deviendra suffisamment importante pour que les programmes agricoles marocains encouragent la plantation de cactus comme culture alternative dans certaines régions moins favorables. Le rapport de la FAO consacré au figuier de Barbarie souligne même que son principal intérêt au Maroc reste son utilisation comme source de fourrage pour le bétail durant les années sèches.
Mais les hommes vont aller plus loin.
Car dès que l’on dispose régulièrement de fruits, une autre question apparaît : que faire de ce que l’on ne peut pas manger immédiatement ? La figue de Barbarie est un fruit fragile.
Une mauvaise récolte peut l’endommager très rapidement. Une simple blessure à l’endroit où le fruit était attaché à la raquette peut favoriser sa dégradation. Dans certaines conditions étudiées au Maroc, les pertes après récolte pouvaient dépasser 60 %. Il faut donc apprendre à cueillir. À conserver. Et surtout à transformer.
Un nouveau tournant se dessine.
Les hommes comprennent que ce qui ne peut être consommé que pendant une courte période doit maintenant être conservé et transformé. Et bientôt, ils vont découvrir que même ce qu’ils considéraient jusque-là comme des déchets — les peaux, les graines, les vieilles raquettes, les résidus — peut à son tour devenir utile. Une plante qui permettait d'abord de survivre sur une terre difficile commence à créer de la valeur tout au long de l’année. Au fil du temps, certaines régions vont devenir intimement liées à cette culture.
Dans certaines régions, le cactus devient progressivement une véritable culture agricole.
Autour de Sidi Ifni, dans la région d’Aït Baâmrane, des dizaines de milliers d’hectares finiront par être consacrés au figuier de Barbarie. L’étude PAMPAT décrit même cette région comme l’un des grands centres marocains de la figue de Barbarie, où la culture est devenue une source majeure de revenus agricoles.
Et ce qui était autrefois une plante poussant sur des terres difficiles devient progressivement une filière. Des producteurs. Des marchés. Puis des entreprises. Des coopératives. Des ateliers de transformation.
Les hommes vont apprendre une nouvelle fois ce que les peuples du Mexique avaient découvert des siècles auparavant :
Dans le figuier de Barbarie, presque rien n’est inutile.
Au Mexique, les peuples nahuas avaient compris depuis longtemps la richesse du nopal.
Et l’homme continue d’apprendre. Avec ce que la terre lui donne. Même lorsqu’elle ne lui donne presque rien.
Et peu à peu, de ce presque rien, il va en tirer beaucoup.