Épisode 4 — L’échappée des jardins
Une raquette tombe au sol. Et parfois... elle s'enracine.
Jusqu’ici, quelqu’un avait toujours décidé de son destin. Quelqu’un l’avait rapporté du Nouveau Monde. Quelqu’un l’avait installé dans une collection. Quelqu’un l’avait planté dans un jardin, devant une demeure ou le long d’un champ. Quelqu’un avait choisi d’en faire une haie.
Pendant près de deux siècles, le figuier de Barbarie était resté, en quelque sorte, à la place que l’homme lui avait assignée. Mais cette plante possède une particularité extraordinaire. Elle n’a pas forcément besoin qu’on la replante pour recommencer à pousser. Une raquette se détache. Elle tombe au sol. Elle reste là quelque temps.
Et parfois… elle s’enracine.
Une raquette tombée au sol peut s’enraciner et produire une nouvelle pousse.
La FAO décrit précisément cette capacité : lorsqu’un cladode — la fameuse « raquette » — se détache de la plante mère, sa blessure cicatrise progressivement. L’eau qu’il contient lui permet de survivre longtemps, puis de produire de nouvelles racines dès qu’il entre en contact avec des conditions favorables. Même un fragment peut devenir le point de départ d’une nouvelle plante.
Autrement dit, ce que nous voyons comme une branche cassée peut être, pour le figuier de Barbarie, le début d’un nouveau voyage. Et dans les paysages méditerranéens, les occasions ne manquent pas. Une raquette tombe d’une haie. Une autre est déplacée lors de travaux agricoles. Un morceau est abandonné au bord d’un chemin. Un talus s’effondre. Des animaux passent. La pluie entraîne parfois quelques fragments un peu plus loin.
Et là où la plupart des végétaux auraient besoin de graines, d’un sol humide et de conditions relativement favorables pour recommencer leur existence, l’Opuntia possède déjà avec lui une réserve essentielle : son eau.
Ses cladodes peuvent commencer à former des racines peu après leur contact avec le sol et conserver leur capacité à repartir pendant de longues périodes.
Le jardin vient de perdre le contrôle.
Le phénomène est presque invisible. Au début, une nouvelle plante apparaît simplement quelques mètres plus loin. Puis une autre. À proximité d’une ancienne haie. Sur un terrain délaissé. Entre deux pierres. Au bord d’un chemin. Sur une pente où presque rien d’autre ne semble vouloir pousser.
Le figuier de Barbarie ne conquiert pas la Méditerranée comme une armée avançant d’un seul mouvement. Il progresse par petites échappées. Et les haies que l’homme avait lui-même plantées jouent alors un rôle inattendu.
Elles deviennent autant de points de départ possibles.
Les haies deviennent autant de points de départ possibles.
Pendant des décennies, parfois des siècles, les hommes ont multiplié les figuiers de Barbarie en plantant volontairement leurs raquettes. Or cette reproduction végétative est précisément l’une des méthodes les plus efficaces de multiplication de l’Opuntia. Aujourd’hui encore, la FAO décrit la plantation directe de cladodes comme le mode classique de propagation du cactus. L’homme avait donc, sans le savoir, installé partout dans le paysage méditerranéen des milliers de futures portes de sortie.
Et puis il y a les fruits. Les figues de Barbarie apportent une autre possibilité. À l’intérieur de chaque fruit se trouvent de nombreuses graines. Certaines tomberont simplement au pied de la plante. D’autres peuvent être transportées après consommation du fruit par des animaux. Chez les Opuntias, les fruits charnus peuvent ainsi participer à la dispersion des graines par les vertébrés. Mais dans plusieurs populations méditerranéennes étudiées, la multiplication végétative joue un rôle particulièrement important dans l’expansion de la plante.
Les fruits peuvent participer à la dispersion des graines par les animaux.
Le figuier de Barbarie possède donc deux chemins. La graine peut voyager. La raquette, elle, peut repartir presque immédiatement. Et cette seconde stratégie est redoutablement efficace. Une étude récente menée après un incendie dans un écosystème méditerranéen de Catalogne l’illustre de façon spectaculaire : parmi les nouvelles pousses observées après le feu, 95 % provenaient de clones, donc de multiplication végétative et non de graines.
Le cactus est décidément très difficile à arrêter. Et c’est ici qu’un nouveau mot entre dans notre histoire : naturalisée.
Une plante introduite est une plante arrivée dans une région où elle n’était pas présente à l’origine.
Une plante naturalisée a franchi une étape supplémentaire : elle parvient désormais à se maintenir et à se reproduire sans que l’homme ait besoin de la replanter continuellement.
Et c’est exactement ce qui va arriver au figuier de Barbarie autour de la Méditerranée. Originaire du Mexique, Opuntia ficus-indica est aujourd’hui largement naturalisé autour de la Méditerranée. Les bases botaniques de Kew le recensent notamment en Espagne, en Italie, en Corse, en Grèce, en Afrique du Nord et dans de nombreuses autres régions au climat favorable.
En Espagne, puis dans les territoires méditerranéens, les cactus introduits quelques siècles auparavant se sont si bien adaptés qu’ils finissent par faire partie du paysage. Une synthèse scientifique consacrée à leur rôle dans le bassin méditerranéen rappelle qu’ils furent introduits en Espagne à la fin du XVe siècle avant de se diffuser largement dans la région.
En Sicile, l’adaptation est particulièrement spectaculaire. Le climat est doux. Les étés sont chauds et secs. Les terres volcaniques ou pierreuses peuvent être difficiles. Et pourtant, le figuier de Barbarie prospère.
Les travaux historiques consacrés à l’agriculture sicilienne montrent qu’après son introduction, la plante s’est si bien adaptée aux conditions locales qu’elle s’est rapidement naturalisée dans les régions méditerranéennes les plus favorables.
En France aussi, elle s’est installée sur une grande partie du littoral méditerranéen, notamment en Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Répartition du figuier de Barbarie sur le littoral méditerranéen français — INVMED-Flore / CBNMed.
Quelques siècles plus tôt, elle était une curiosité mexicaine exposée dans les jardins des puissants.
La voici maintenant sur les collines. Au bord des chemins. Dans les terres abandonnées. Entre les murs de pierres. Sur les falaises. Dans les campagnes.
Et quelque chose d’étonnant se produit alors. Les générations passent. Et peu à peu, on oublie presque qu’il vient d’ailleurs. Le cactus se fond tellement bien dans les paysages du sud de l’Europe qu’il devient difficile d’imaginer certaines campagnes méditerranéennes sans lui. Le voyageur mexicain est en train de devenir méditerranéen.
De l’Andalousie au Maroc
Mais le voyage du figuier de Barbarie ne s’arrête pas aux côtes européennes. Installé dans le sud de l’Espagne, il n’est désormais plus qu’à quelques dizaines de kilomètres d’un nouveau continent. De l’autre côté du détroit se trouve l’Afrique du Nord. Et cette fois, nous connaissons un peu mieux les hommes qui participent à son voyage.
Selon la FAO, l’introduction du figuier de Barbarie en Afrique du Nord est favorisée par les échanges avec l’Espagne aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Lorsque les Maures sont définitivement expulsés d’Espagne en 1610, certains auraient emporté avec eux ce « figuier d’Inde » aux fruits charnus et l’auraient planté autour de leurs villages.
Expulsion des Morisques d’Espagne au début du XVIIᵉ siècle.
Après avoir traversé l’Atlantique depuis le Mexique, puis conquis les jardins d’Europe, notre voyageur franchit donc une nouvelle fois la mer. De l’Andalousie, il gagne les terres d’Afrique du Nord.
Et là encore, il retrouve un territoire qui semble fait pour lui. Le soleil. La chaleur. De longues périodes sans pluie. Des terres sèches et parfois difficiles à cultiver.
Au Maroc, son implantation est ancienne : la FAO situe en 1770 la plus ancienne culture documentée du figuier de Barbarie dans la région Afrique du Nord–Proche-Orient. Mais quelque chose va maintenant changer.
Jusqu’ici, en Europe, nous l’avons vu passer de curiosité exotique à plante de collection, puis de plante d’ornement à haie protectrice.
En Afrique du Nord, une nouvelle étape de son histoire va commencer. Car dans ces régions où l’eau est précieuse et où chaque ressource compte, les populations vont découvrir que cette plante venue du Mexique peut offrir bien davantage qu’un paysage ou une clôture. Ses fruits. Ses raquettes. Sa résistance à la sécheresse. Sa capacité à pousser là où d’autres cultures souffrent.
Et cette fois, les hommes ne vont pas seulement le planter.
Ils vont apprendre à l’exploiter.