La grande histoire du Figuier de Barbarie

Épisode 3 — La conquête de la Méditerranée

Quelques raquettes ont traversé l’Atlantique à bord des navires revenant du Nouveau Monde.

Quelques raquettes ont traversé l’Atlantique à bord des navires revenant du Nouveau Monde. Mais lorsque le figuier de Barbarie arrive en Europe, personne ne sait encore vraiment quoi faire de cette étrange plante. On connaît déjà son importance au Mexique. On a découvert ses fruits. Les chroniqueurs ont raconté ses usages. Et la cochenille qui vit sur certaines espèces d’Opuntia est devenue, comme nous l’avons vu dans l’épisode précédent, une source de rouge extraordinairement précieuse.

Mais la plante elle-même ? Elle intrigue bien plus qu’elle ne nourrit : c’est une étrangère fascinante. Et lorsqu’elle arrive sur nos rivages, personne n’imagine encore que cette étrange plante venue du Mexique deviendra un jour l’un des symboles les plus familiers de la Méditerranée. Car au début, elle n’est ni une culture, ni un aliment recherché, ni même une plante particulièrement utile. Elle est avant tout une curiosité.

Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, 1535

Gonzalo Fernández de Oviedo, Historia general y natural de las Indias, 1535.

C’est l’époque des cabinets de curiosités, ces collections où les merveilles du monde naturel côtoient objets précieux et découvertes venues de terres lointaines. Et au milieu de toutes ces nouveautés, le figuier de Barbarie ne passe évidemment pas inaperçu.

La FAO (Food and Agriculture Organization est une agence spécialisée des Nations Unies qui mène les efforts internationaux pour éliminer la faim et assurer la sécurité alimentaire pour tous) rappelle d’ailleurs que les Européens se sont d’abord intéressés à de nombreuses plantes américaines par curiosité scientifique et par goût pour l’exotisme, bien avant d’en comprendre toutes les possibilités agricoles ou économiques.

Matthias de L’Obel, Plantarum seu stirpium historia, 1576

Matthias de L’Obel, Plantarum seu stirpium historia, 1576.

Il faut dire que l’Opuntia ne ressemble guère aux végétaux familiers des Européens. Pas vraiment de feuilles. Pas vraiment de branches. À leur place, de grandes raquettes vertes et charnues semblent pousser les unes sur les autres. Puis apparaissent des fleurs éclatantes. Et enfin ces fruits jaunes, orangés ou rouges, posés directement à l’extrémité des raquettes. Une plante suffisamment étrange pour intriguer les premiers chroniqueurs qui tentent de la décrire.

Représentation du nopal dans un manuscrit mexicain de la fin du XVIe siècle

Représentation du nopal dans un manuscrit mexicain de la fin du XVIe siècle, British Museum, vers 1599.

Curieusement, nous ne savons pas exactement quand le premier figuier de Barbarie a posé ses raquettes sur le sol européen. Aucun registre n’a conservé la date de son arrivée. Mais une chose est certaine : au milieu du XVIe siècle, il est déjà là.

En 1552, l’historien espagnol Francisco López de Gómara parle du nopal comme d’une plante suffisamment connue pour ne plus nécessiter de véritable présentation. Selon les travaux historiques repris par la FAO, les premiers Opuntias européens auraient probablement été cultivés autour de Séville et de Cadix, les grands ports espagnols par lesquels transitent alors les échanges avec le Nouveau Monde. Elle est signalée en Italie vers 1560, puis en Allemagne et aux Pays-Bas en 1583, et en Angleterre à la fin du siècle. La conquête de l’Europe a commencé. Mais pour l’instant, elle se déroule derrière les murs des palais et des jardins.

Au nord de l’Europe, le climat lui impose encore des limites. Les hivers sont trop froids. On la conserve donc à l’abri, dans des espaces protégés, parfois en serre, près des demeures et dans les collections privées. La FAO souligne que dans ces régions, la plante devait être protégée pour survivre à l’hiver. On ne la cultive pas pour ce qu’elle pourrait produire. On la cultive parce qu’elle étonne.

En 1558, le médecin et botaniste italien Pietro Andrea Mattioli réalise l’une des premières représentations fondées sur des figuiers de Barbarie effectivement cultivés en Europe. Pour lui, cette plante mérite de figurer parmi les merveilles de la nature. Les botanistes la dessinent. Les artistes la représentent. Elle entre dans les ouvrages savants. Puis dans l’art.

Le figuier de Barbarie dans les Discorsi de Pietro Andrea Mattioli, édition de 1568

Le figuier de Barbarie dans les Discorsi de Pietro Andrea Mattioli, édition de 1568.

À la fin du XVIe siècle, le Florentin Agostino del Riccio va jusqu’à considérer le figuier de Barbarie comme une plante digne du jardin d’un roi. Quelques décennies plus tard, il apparaît dans le célèbre Hortus Eystettensis, publié en 1613, extraordinaire catalogue illustré des plantes cultivées dans le jardin du prince-évêque d’Eichstätt.

Basilius Besler, Hortus Eystettensis, 1613

Basilius Besler, Hortus Eystettensis, 1613.

Le voyageur mexicain est désormais devenu une plante de prestige.

Mais plus on descend vers le sud, plus l’histoire change. Autour de la Méditerranée, le figuier de Barbarie rencontre quelque chose qu’il connaît déjà. Le soleil. La chaleur. Des étés secs. Des sols pauvres et pierreux. Des périodes où l’eau se fait rare. Ce qui obligeait les jardiniers du nord de l’Europe à le protéger devient ici beaucoup moins nécessaire. Il peut vivre dehors.

Et surtout… il s’y plaît.

Cette résistance n’est pas un hasard. Les fameuses « raquettes » sont en réalité des cladodes, des tiges aplaties capables notamment de stocker de grandes quantités d’eau. Comme d’autres cactus, l’Opuntia possède aussi un métabolisme très particulier, le métabolisme acide crassulacéen — ou CAM — qui lui permet de limiter fortement ses pertes d’eau. C’est l’une des raisons pour lesquelles la FAO s’intéresse encore aujourd’hui au figuier de Barbarie comme plante particulièrement adaptée aux zones arides et semi-arides. La curiosité exotique vient de trouver un territoire qui lui ressemble.

Alors, progressivement, on cesse de simplement l’abriter ou de l’exposer comme une rareté. On le plante dehors. Près des demeures. Dans les jardins. Sur les terrasses. Le long des propriétés. Et l’on découvre qu’il ne demande finalement que peu de soins. Le figuier de Barbarie change alors presque imperceptiblement de statut. Il reste décoratif. Mais il n’est plus seulement une curiosité réservée aux collectionneurs. Il devient une plante du jardin méditerranéen.

Figuier de Barbarie dans un jardin méditerranéen

Illustration contemporaine — le figuier de Barbarie dans un jardin méditerranéen.

Et à mesure qu’on apprend à vivre avec lui, une autre qualité apparaît. Ses raquettes épaisses. Ses épines. Sa capacité à former des masses végétales denses. Tout cela peut servir. Pourquoi construire un mur lorsque l’on peut faire pousser une barrière ?

Le figuier de Barbarie commence à être installé en bordure des terres. Autour des propriétés. Le long des chemins. À proximité des maisons et des cultures. Plantées suffisamment proches les unes des autres, les raquettes finissent par former une véritable clôture végétale, épaisse et particulièrement difficile à franchir.

Haie de figuiers de Barbarie dans un paysage méditerranéen

Illustration contemporaine — haie de figuiers de Barbarie dans un paysage méditerranéen.

Cette utilisation n’est pas anecdotique. La FAO consacre aujourd’hui encore une section entière aux « clôtures biologiques » réalisées avec les cactus : une fois développées, elles peuvent protéger les habitations et les cultures tout en produisant des fruits.

En Espagne, en Italie et en Afrique du Nord, ces haies de cactus joueront aussi un rôle important dans l’organisation des paysages ruraux et la délimitation des terres. Et en Sicile, le figuier de Barbarie sera notamment utilisé dans les systèmes agricoles comme clôture, en plus d’autres usages, au moins dès le XVIIIe siècle.

Voilà donc notre étrangère bien installée. Elle n’est plus seulement derrière les murs des grandes demeures. Elle est maintenant autour des murs. Le long des champs. À l’entrée des propriétés. Sur les chemins.

En quelques générations, le figuier de Barbarie a parcouru un chemin étonnant. Curiosité rapportée d’Amérique. Plante de collection. Protégée dans les demeures et les jardins des plus fortunés. Puis plante d’ornement. Enfin haie vivante et protectrice. Petit à petit, il quitte le monde des botanistes pour entrer dans celui des campagnes méditerranéennes. Mais jusqu’ici, un détail essentiel demeure.

Partout où pousse le figuier de Barbarie, quelqu’un l’a voulu là. Quelqu’un l’a rapporté. Quelqu’un l’a cultivé. Quelqu’un l’a planté dans son jardin. Quelqu’un a décidé d’en faire une haie. Pendant près de deux siècles, l’homme reste encore le maître de son voyage. Il choisit où le planter, où le protéger, où le faire pousser. Mais le figuier de Barbarie possède une faculté que les Européens n’ont pas encore totalement mesurée.

Et bientôt, les murs des jardins, les limites des propriétés et les haies que l’on avait soigneusement dessinées ne suffiront plus à le contenir. Car il suffira parfois de presque rien pour qu’une nouvelle plante apparaisse… là où personne ne l’avait plantée.

La véritable conquête de la Méditerranée ne fait que commencer.

À suivre la semaine prochaine…

Épisode 4 — L’échappée des jardins

Comment une plante venue du Mexique va-t-elle finir par s’installer presque seule dans les paysages méditerranéens ?

À la semaine prochaine…