La grande histoire du Figuier de Barbarie

Épisode 2 — Le cactus au cœur d’un empire

Bien avant l’arrivée des conquistadors, le nopal était déjà au cœur de la vie mexicaine.

Mexique, bien avant 1519.

Lorsque les conquistadors découvrent le nopal, ils pensent observer une curiosité du Nouveau Monde. En réalité, ils arrivent avec plusieurs siècles de retard. Bien avant eux, les peuples du Mexique avaient appris à connaître cette plante, à la cultiver et surtout à l’utiliser.

Le figuier de Barbarie n’était pas seulement un cactus produisant un fruit savoureux. Il faisait partie de la vie quotidienne. Avec le maïs et l’agave, l’Opuntia comptait parmi les plantes essentielles de nombreuses populations du Mexique. On mangeait ses fruits. On consommait ses jeunes raquettes, crues ou cuites. Dans les régions les plus sèches, le jus de ses raquettes pouvait même servir à étancher la soif. Une plante pour se nourrir. Une plante pour boire. Et aussi une plante pour se soigner.

Récolte et préparation du nopal au Mexique

Le nopal occupait en effet une place importante dans la pharmacopée traditionnelle. Certaines préparations à base de la plante étaient utilisées pour les brûlures, les blessures, les contusions et les gonflements.

Le Codex De la Cruz-Badiano, rédigé en 1552 à partir de savoirs médicinaux nahuas, décrit par exemple une préparation destinée aux brûlures dans laquelle intervenait le jus de nohpalli, associé à d’autres plantes, du miel et du jaune d’œuf. D’autres traditions anciennes mentionnent également l’utilisation de différentes parties du nopal dans des préparations destinées aux affections de la peau, aux inflammations, aux blessures et même, dans certains cas, aux fractures.

Cela ne signifie évidemment pas que ces remèdes correspondaient à notre médecine moderne. Mais cela montre quelque chose d’essentiel : bien avant l’arrivée des Européens, le nopal était déjà considéré comme bien davantage qu’un simple aliment.

Préparation traditionnelle à base de nopal

Et pourtant, ce n’était encore qu’une partie de son histoire. Car sur certaines espèces de nopal vivait un minuscule insecte qui allait bientôt devenir l’objet d’un commerce considérable.

La cochenille. À première vue, rien de spectaculaire. Un petit insecte parasite vivant sur les raquettes du cactus. Mais une fois récolté, séché et broyé, il permettait d’obtenir un rouge d’une intensité remarquable. Les Nahuas l’appelaient nocheztli, un nom associé au « sang du nopal ».

Le Codex de Florence décrit précisément cet insecte vivant et se développant sur le nopal, ainsi que la couleur rouge profonde que l’on en tirait. Ce pigment était utilisé pour teindre et pour peindre. Le rouge était une couleur précieuse.

Récolte de la cochenille et fabrication du pigment rouge

Et soudain, notre étrange cactus prend une autre dimension. Ses fruits nourrissent. Ses raquettes se mangent. Son jus est utilisé. La plante entre dans des préparations médicinales. Et elle abrite l’insecte capable de produire un rouge exceptionnel.

Pour les Espagnols arrivés au Mexique, le nopal commence donc à apparaître sous un jour totalement différent. Ce qu’ils avaient d’abord regardé comme une curiosité exotique faisait en réalité partie d’un système agricole, culturel et économique ancien.

Les peuples qui vivaient là avaient appris depuis longtemps ce que les nouveaux arrivants commençaient seulement à découvrir : dans le nopal, presque rien n’était inutile.

Le nopal dans la vie quotidienne au temps de Tenochtitlan

Et il reste un détail. Peut-être le plus extraordinaire. Cette plante n’était pas seulement cultivée et utilisée. Elle était également liée à l’identité même de Tenochtitlan. La cité construite au milieu des eaux. La ville dont le symbole représente un aigle posé sur un nopal. Cette image traversera les siècles jusqu’à devenir l’un des emblèmes du Mexique moderne. Nous l’avons vue dans le premier épisode.

Mais pour les Européens du XVIe siècle, une autre histoire est désormais sur le point de commencer. Ils ont observé la plante. Ils ont goûté ses fruits. Ils ont découvert ses usages. Ils ont compris qu’elle possédait une valeur bien plus grande qu’ils ne l’avaient imaginé.

Et bientôt, certains vont faire ce que les voyageurs et les explorateurs font depuis toujours avec les plantes qui les fascinent : ils vont l’emporter avec eux. Quelques raquettes vont quitter le continent américain. Direction : l’Europe.

Départ du nopal vers l’Europe

Et ce cactus habitué aux terres sèches du Mexique va découvrir, de l’autre côté de l’Atlantique, un climat dans lequel il va se sentir étonnamment chez lui.

À suivre la semaine prochaine…

Épisode 3 — La conquête de la Méditerranée

De l’Espagne à l’Italie, puis jusqu’aux côtes d’Afrique du Nord et du sud de la France, le figuier de Barbarie va commencer une nouvelle vie. Et, cette fois, il ne repartira plus.

À la semaine prochaine…